Liberté, égalité, sur le papier.
Dans l’ombre de leur cuisines, certaines femmes se révèlent Wonderwomen, prêtes à tout pour affirmer leur personnalité : elles rient, elles donnent des coups de pieds et envoient balader les idéaux féminins. L’autre jour dans un bar, j’entendais une fille poser la question aux hommes : « C’est quoi la féminité d’après toi? » Les longs cheveux, le regard doux, une tenue seyante, des manières de femme, bla-bla. And what about : une forte personnalité DE FEMME, un destin assumé DE FEMME, des idées nouvelles DE FEMMES pour s‘émanciper? Place, pour une fois, à toutes les féminités.


dimanche 19 août 2012

Les lois de l'excision

Environ 3 millions de jeunes filles, de 5 à 15 ans environ, seraient exposées chaque année à des mutilations génitales, soit entre 100 et 140 millions de femmes au total selon les estimations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

On pourrait avoir la paresse intellectuelle de penser qu’il s’agit d’une variante de la circoncision masculine à destination des femmes. Au contraire de la circoncision qui découvre une masculinité triomphante et plus hygiénique pour certains, l'excision est un geste chirurgical qui marque plutôt le genre féminin d’une blessure souvent profonde, entaillant le corps que le mode de vie, voire l'âme toute entière des femmes mutilées.
En 2012, l'excision est vivement remise en cause dans les pays d’Afrique subsaharienne et de la Corne, où elle était courante voilà encore quelques années. Des législations ont également été mises en place, prévoyant des peines d’enfermement ainsi que des amendes pour ceux qui les pratiquent. A cela une conséquence : un métier de spécialiste disparait, en même temps qu’une tradition plusieurs fois centenaire.

Une femme lui tient les bras, sa tante bloque ses jambes...
 Peinture à l'huile. Laetizia Scarfo.CC
"Je me souviens, j’avais six ans. C’était à Hargeisa, en Somalie. Je pourrais encore décrire la maison où cela s‘est passé." Safia a aujourd’hui 43 ans. Elle se rappelle très clairement le jour et le lieu de son excision. La fillette de Djibouti lui revient parfois la nuit, avec elle, toute la douleur et l’incompréhension qui ont marqué la venue de l’exciseuse. "Une vieille dame, une professionnelle analphabète connue pour son savoir-faire, est venue à la maison. Ma tante l'avait sollicitée pour moi, ma sœur de 9 ans et ma cousine." Tout est allé très vite, Safia ne savait pas quel sort on lui réservait l'après-midi même. Une femme se met à lui tenir les bras, sa tante lui bloque les jambes, Safia est allongée sur une natte dans la chambre de gauche, dans l'obscurité perturbée par un rai de lumière dirigé entre ses jambes. La vieille se saisit d'une lame et d'épines, l'opération dure 20 minutes.
"J'ai hurlé. Ma sœur de neuf ans, que l'on considérait déjà comme une femme, a dû crier un peu moins que moi." A l'aide du couteau, l'exciseuse s'est emparée du clitoris naissant des filles, a coupé leurs lèvres supérieures en deux pour les coudre entre elles, fixées par les épines naturelles. "Et puis on m'a massé le ventre pour me forcer à uriner, de façon à ce que la blessure soit aseptisée." On avait absorber de l'eau à Safia avant que l'opération sans anesthésie ne commence, un geste qu'elle n'avait pas trouvé suspect, et pourtant. " Je crois n'avoir jamais de ma vie ressenti douleur si profonde et si intense qu'à ce moment. C'est la chose la plus abominable qui soit. Comme si l'on avait ouvert ma peau et jeté de l'acide dessus." Les jambes nouées, elle restera allongée plus d'un mois sur sa natte. Le rituel prend le pas sur l'excision, on masse le visage de la jeune fille puis ses bras avec de l'huile de chameau, on lui oint la tête chaque jour. Durant trois mois, on l'accompagne de chants, on lui sert à manger un repas différent du premier au dernier jour.

"On considère les filles "défaites" comme les plus grandes prostituées"
"Sur le plan mental, on nous lave le cerveau. Une fille est faite pour ceci et cela. Elle ne doit pas porter un pantalon d'hommes sinon elle tombera enceinte...", les détails lui reviennent, on la sent en colère, celle qui aujourd'hui se promène avec aisance dans les arcanes du pouvoir français. En pantalon. Sa revanche. "Après, les épines tombent, signe que la cicatrisation a commencé. Six mois plus tard, je pouvais remarcher en glissant les pieds par terre, au bout de trois, je marchais bien." Safia, comme toutes les autres petites filles ayant reçu l'excision de type III, restera jusqu'à son mariage avec cette protection assurant qu'elle est bien vierge - un critère de qualité pour une future épouse, critère aussi dont dépend le montant de la dot que donnera le mari à sa belle-famille. Le jour de la nuit de noce, la peau sera rouverte au ciseaux, voire arrachée durant la pénétration - les pratiques diffèrent selon les régions de Somalie.
En attendant ce jour crucial, les mères écoutent attentivement leur fille lorsqu'elles urinent. De petites gouttes ? La cicatrice est intacte. Un jet continu ? Leur fille est "défaite" ! Culturellement, en Somalie, il s'agit d'une énorme honte : "On considère les filles "défaites" comme les plus grandes prostituées !", explique Safia en haussant le ton. Alors qu'on ne vienne pas lui parler de relativisme culturel : "Pour moi ce n'est pas une question de coutumes, mais de marchandisation des femmes", assène-t-elle, contenant sa fureur. "Je ne comprends pas comment on peut encore discuter de la pertinence de l'argument culturel... Ouvrir une femme aux ciseaux le soir du mariage! Qu'une façon de s'habiller soit liée à un peuple, je suis tout à fait d'accord, comme ces hommes de notre ethnie qui mettent un peigne dans leur afro pour sortir, ça ne me dérange pas."

"J'étais la seule à avoir été traitée comme cela"
Peinture à l'huile. Laetizia Scarfo. CC
Safia considère que l'excision est un crime. "J'ai beau faire partie d'une communauté, j'ai appris par la suite que j'avais droit à l'intégrité physique de mon corps. Pourtant, si elle n'avait pas été à l'école, si elle n'avait pas voyagé hors de son pays, elle aurait certainement perpétué la tradition envers ses filles. Pourquoi ? "Ça fait "bien", ça fait partie de l'intégration. Beaucoup de Somaliens la pratiquent encore". Le métier d'exciseuse n'est pas mort. "A 19 ans, je suis partie étudier ailleurs en Afrique, et je me suis rendue compte que j'étais la seule à avoir été traitée comme cela." La petite fille devenue adolescente aurait aimé saisir l’État français en tant que ressortissante de Djibouti - une ex-colonie française - afin de le mettre face à ses responsabilités. "Je voulais lui coller un procès pour non-protection des gamines", mais sa famille l'en a empêché de peur que la justice ne se retourne contre ses parents.
A 23 ans, Safia Otokoré, née Ibrahim, commence sa vie en France, un pays dont elle ne se séparera plus puisqu'elle est aujourd'hui l'une de ses femmes politiques importantes, membre de l'équipe de FrançoisHollande pour la primaire socialiste, et vice-présidente du conseil régional de Bourgogne. Son histoire résonne d'un tintement particulier, un verre presque cassé. Face au débat sur le relativisme entre les cultures,  difficile de se prononcer sur la valeur d'un rituel en tant qu'il est sacré, séculaire et installé dans une population donnée. Et cela même si nous le considérons d'un point de vue occidental comme une torture infligée à un public que l'on considère comme innocent ou sans défense.
Malgré tout, des études prouvent que ce type de mutilation génitale mène un certain nombre de femmes à des problèmes d'hygiène, ou à des incidents durant les différentes étapes de la procréation les mettant en danger, elles ou leurs enfants. Safia Otokoré résume bien la chose : "Exciser, c'est vouloir attaquer le plus intime des petites filles ; leur infliger, seulement à elles, une douleur atroce", et les transformer en propriété, elles deviennent le bien d'un homme. A ce titre, l'excision ne trouve pas de justification dans la loi humaine la plus fondamentale, celle qui demande à tous de respecter la dignité, l'intégrité physique et intellectuelle de l'autre, quel qu'il soit.

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