
A 72 ans, Madeleine vit isolée de tous. "Avec mon histoire, rengaine-t-elle, on pourrait faire un dictionnaire". Je me suis piquée d’amitié pour cette dame un jour où elle m’a pris dans ses bras en m’appelant" sa fille". Je me suis promise de l’aider à raconter son effroyable existence.
Ma première rencontre avec la vieille
La toute première fois que j’ai rencontré la vieille, elle avait ouvert grand ses fenêtres sur la petite cour commune. La chaleur écrasante avait un je-ne-sais-quoi d’euphorisant. Son poste allumé à fond diffusait en grésillant l'excellent et triomphal Mexico de Luis Mariano.
Elle devait être minuscule, la vieille. Son chignon blanc se déplaçait en sautillant au dessus des jardinières de géraniums. J’entendais sa voix atone chantonner le refrain. Je l‘imaginais un balai à la main, un torchon sur l‘épaule, pousser de la voix en ouvrant les bras comme dans une comédie musicale rétro.
Et d’un coup, elle s’est prise à gueuler, toute seule. Des insultes amères en pagaille. A destination de tout ceux qui l’emmerdaient. « La vieille, elle est pas encore crevée », qu’elle disait. Sa fille se met à aboyer sur le rebord, la truffe dans les fleurs, et puis plus rien. Des marches se mettent à grincer, la porte en bois s’entre-ouvre.
Elle apparaît, féminine, polonaise, d’une autre époque. Il était l’heure d’aller faire pisser la petite.
« Ma fille, tu sais, il doit pas y avoir de bon Dieu »
Madeleine est née en 1938, en Côte-d’Or. Elle a vécu ses premières années sans compter sur une mère absente. « Un jour, je lui ai demandé, Maman, pourquoi tu as fait des enfants si c’est pour les traiter comme ça?… » Madeleine dort dehors avec son demi-frère parce qu'ils n’ont pas toujours de logement fixe. Elle a froid et endure, jusqu’à ses sept ans. « Malade! Ma mère est tombée malade, alors moi, j’ai été envoyée à l’assistance », dit-elle la moue révoltée, en articulant à peine. Ses yeux bleu clair s‘agrandissent tristement.
A Fleurey-sur-Ouche, la petite Madeleine extirpe des patates des terres gelées en hiver, soulève des tas de bois trop lourds, pousse des brouettes de toutes ses forces, et lave vigoureusement le linge. Elle travaille dur, avec d’autres enfants. « Le matin, on n’avalait qu’un café noir, un crouton de pain et rien d’autre. Le soir, un bouillon! » Petite Cosette des temps modernes, la petite fille chétive résiste dans cette vie de misère. « Je dormais dans la paille. Oh j’avais froid. Et puis ma patronne ne me lavait pas. J’étais pleine de poux. Elle ne nous envoyait pas à l’école comme elle le devait. »
Alors un jour pas comme un autre, Madeleine se sauve. Elle fonce à toutes jambes le long du canal et se réfugie chez une commerçante. Recherchée par la gendarmerie qui la croit noyée, elle est placée d'office à Sainte-Anne, alors une institution pour les enfants seuls. « Ils m’ont donné un beau petit uniforme, et je suis allée à l’école », sourit-elle fièrement. Mais son répit est de courte durée. A 14 ans, Madeleine doit payer le traitement de sa mère, ingrate. « Un soir, je lui avais fait un bon civet, mais elle m’a dit que je ne mangerai certainement pas avec elle. Elle m’a jeté des draps que je venais de repasser à la figure en me disant de retourner les nettoyer. J‘avais faim, moi. »
Quatorze opération, trois cancers, jamais de mari

A vingt-deux ans, Madeleine pèse 22 kilos et son poumon s’assèche. Elle se tire de ce mauvais pas en passant un mois sous perfusion, il lui faudra une année complète avant de refaire surface. Cinq ans plus tard, elle rencontre l’amour de sa vie, un beau pilote de la base de Longvic. « Ma mère voulait que je l’épouse, mais je l’ai surpris dans les bras de ma meilleur amie. » Vexée à tout jamais, la jeune femme devient allergique aux hommes qui vont "tremper leur pinceau partout". Il revient, elle le repousse, lui jette des seaux d’eau quand il se présente à sa fenêtre. Fini le bel aviateur.
Alors elle trompe sa tristesse dans le travail et cumule les emplois du temps. Tour à tour assistante dans les cabinets de dentiste de la ville, ouvrière à la chaîne dans les savonneries du quai Gauthey, elle s’abîme les articulations, met de côté et s’achète un minuscule appartement près du centre-ville. Plusieurs fois elle se déchire le ventre en portant des charges trop lourdes. C’est l’époque où elle s’occupe à domicile d’un vieux monsieur victime d’un AVC puis d’un cancer, durant huit ans. L’hôpital lui pose une plaque en métal, un blindage de plus, dans ses tripes nouées.
« J’ai été opérée quatorze fois. La dernière, c’était au genou. « Le docteur m’a dit, soyez pas triste, la prothèse en plastique, c’est votre cadeau de Noël . » Madeleine s’est faîte renverser par un bus, depuis la douleur est « insupportable. » Le mot vient d’elle, je n’ose même pas imaginer. Le butagaz en fonte, les commissions, les escaliers trop raides et étroits pour monter dans son nid chauffé par trois poêles alimentés au bois, les dix degrés en hiver, le ramonage de la tuyauterie, les gens du bar en dessous qui l’enquiquinent, les chiens qu’il faut descendre, le bazar qui règne dans les tiroirs, la toilette au gant, et les piqûres tous les matins pour son diabète qui lui fait perdre connaissance.
Il s’est déclenché avec les déboires de son frère. « L’alcool, les mauvaises fréquentations, il m’en a fait voir de toutes les couleurs. » Les larmes aux yeux, elle l’accuse de s’être suicidé à petit feu. « Il était pas comme ça avant, c’était un homme bien et propre. C’est après la guerre d’Algérie. Il est pas revenu pareil. » Classé fou dangereux durant son séjour à l‘hôpital psychiatrique, il casse tout chez elle. Il décède un peu plus tard, et sa sœur, redevenue toute douce et aimante cesse ses reproches : « Il m’a dit Madeleine, merci de t’être occupé de moi ».
Personne n’oublie Madeleine
Madeleine a appris récemment qu’elle avait trois cancers. Ni plus ni moins. Dans les viscères. « Le médecin m’a dit ça consterné, m’a fait un choc. » Une fois de plus, elle s’est sauvée. Sur le parking de l’hôpital, cette fois. Là, elle s’est assise sur un plot de béton pendant des heures sans savoir vraiment ce qu’elle faisait. « Il m’a dit qu’il fallait que je sois forte, qu’ils allaient tout faire pour me sauver. Mais j‘ai pas réussi à dormir, une fois de plus. J‘étais tracassée » .Madeleine montre sa belle chevelure blanche, coiffée avec deux peignes ornés de perles, elle va les perdre. Sous sa chemise colorée, elle a déjà maigri. « Je dis que j’ai de la chance! J’aurais vécu 114 ans! Oui, j’ai eu une vie le jour et une autre la nuit! » exulte l’insomniaque. La suite a un goût de déjà vu, elle dit qu'"ils" veulent tous devenir testamentaires, qu'elle se fait bouffer, mais elle voudrait vendre sa baraque en vie-âgée. Avant d’avaler la cuillère, comme elle dit souvent. Je sens que ça lui fait peur, des fois. Ce à quoi elle rétorque, « si je meurs, je serai plus tranquille ».
Madeleine veut se faire incinérer comme son frère. Et disperser aux quatre vents. Pas de tombe, pas de nom. Pour la plupart on se rappellera de « la vieille », aigrie et poissarde. Pour ceux qui liront son « dictionnaire », ils sauront que c’était une révoltée entière et forte. Une grand-mère aux bisous qui piquent, un vrai soldat, comme on n’en fait plus aujourd’hui.
Photos Arnaud Finistre